La sortie d 'un nouvel album de Frédéric Bézian est chaques fois le signe que le monde ne va pas si mal : dans un quasi anonymat l' artiste poursuit son parcours avec une constance d 'excellence rarement égalée le situant dans le panthéon des grands auteurs que la bd contemporaine ne peut que se féliciter d' avoir ,aux côtés de son compère Andreas, de De Crecy ,José Munoz et Charles Burns.

bezian_5Constamment reconnu par la critique ,Bézian navigue d' éditeurs en éditeurs, privilégiant son intégrité d expression ; après un premier album chez Futuropolis c' est au sein des Humanoides Associés ou il publie la trilogie d' Adam Sarlech ,récit fantastique ou se mêlent spiritisme - teinté en effet de la mémoire de figures emblématiques que furent Edgar Poe et Aleister Crowley - et secrets coupables de famille et ou il impose d'un coup un style graphique expressionniste ,très marqué,fait d'un encrage dense et quasi écorché,qui, ajouté à ses exigences narratives lui vaudront d être étiquetté comme pas vraiment commercial voire hermétique .

b_zian_3 Le comble pour quelqu' un qui s' échine à façonner des histoires en dehors des formules communes, non pas volontairement complexes mais structurées, et cette constante revendication de la littérature comme exemple et source d inspiration est à chaques fois un hommage et une ouverture . Bézian est un féru des incontournables précurseurs modernes que sont Beckett, Proust et Joyce ,preuve en est avec les deux sommités que sont ses deux récits suivants ,ou ,après un scénario pour un album collectif pour Andréas -le très beau ' Dérives ' - viendront le court 'Archipels', refléxion sur le temps mort , ET surtout, surtout ' Chien rouge chien noir' ,que beaucoup ont comparé avec la sommité qu'est le ' Cages' de Dave Mc Kean -c'est dire-,un récit constitué du destin mêlé de plusieurs personnages qui se croisent et s'entrecroisent -autre héritage de la pratique littéraire plus préçisément la démarche de Raymond Carver, transcendée au cinéma par le magnifique ' Short cuts' de feu Robert Altman- tous amis d' un certain Lou, eternel absent tout du long, et autour de qui tout s'articule indirectement,récit parsemé d'absences justement; et même d' absences de cases - proche en cela d'une optique quasi-expérimentale qui rappelle celle de Marc Antoine Matthieu aux éditions Delcourt également- qui serait l' expression d'un chien fantastique, mystérieux, parabole du sens divin ou d'une réalité qui leur échappe à tous, cherchant à la comprendre ou refusant seulement de l'admettre.

b_zian_1

Après avoir été directeur artistique pour la série animée ' Belphégor' (-pas vu mais on rêve bien après un long métrage dans le style Adam Sarlech- ),après un très bon album chez Albin Michel 'Ne touchez à rien ' et une incursion le temps de deux albums dans l'univers fantasy de la série ' Donjons Monsters' (fresque imaginée par les piliers du courant indépendant en France Lewis Trondheim et Johan Sfar et qui invitent volontiers tous leurs potes à venir dessiner pour plus ou moins longtemps sur la série, c'est le cas de Blanquet; de Blain par exemples) que Bézian réalise dans un style plus accessible -plus proche du ton de la série également, celui de l'esquisse, avec lequel il revient, ainsi qu'avec le theme du huit- clos également, pour ' Garde-fous ' , récit policier à propos d'un tueur en série insaisissable dont la police croyant devancer ses intentions pense qu'il va s'en prendre bientôt à un couple d'éditeurs vivant reclus dans une somptueuse villa moderne.Conservant sa mise en couleur habituelle en à-plats, Bézian donne à celle-ci le premier rôle ,en la rendant vivante à l'intérieur des formes architecturales dans lesquelles elles se trouve imbriquée quand ce n'est pas un lieu en particulier qui la génère et donne le ton d'une séquence. A l'exemple de Brett Easton Ellis avec lequel notre auteur semble partager la même aversion pour la mondanité tout en sachant que c'est un lieu générateur d' histoires -je vais arrêter avec les références-ou chaque personnage secondaire d'un livre à à son tour un rôle principal dans le ou les suivants,on croise un des personnages pique-assiette de ' Chien Rouge...' Bézian façonne et impose une mythologie toute personnelle en une galerie de personnages attachants -enfin non pas forcément. Comme le dit l'adage 'on peut être dans le monde sans être du monde ' je vous laisse le soin de découvrir par vous-même pourquoi notre mystérieux assassin s'attaquerait à ce charmant couple de diffuseurs de légendes.

b_zian