08 juin 2009
Snuff heroes ( 1 )

( 'Animal Man' par Jamie Delano et Steve Pugh )
Dans les années 80 il était stone, après une période trash, un peu jet-set mais surtout pas vraiment star dans les années 90, aujourd'hui, le monde est snuff. Enfin c’est ce que je me dis en lorgnant ma pile de comics du coin de l’œil parce que c’est encore ce que je connais le mieux.
Je ne pourrais même pas vraiment faire un historique vraiment complet du snuff, James Elroy en parle dans ses romans, ce qui en situerait les origines dans les années 50, et déjà bien au-delà de la légende urbaine mais cela reste lié surtout à la pornographie ; ça existe ou ça n’existe pas, on ne s’est pas vraiment, en général c’est lié à la guerre nous dit-on ( Pasolini : ‘ Les 120 jours de Sodome et Gomorrhe’ ) mais un accident est si vite arrivé ( : ‘Cannibal Holocaust’ ). J’avais vu une interview de quatre réalisateurs français sur ‘Le cinéma d’Olivier’ à propos du film de Pasolini, et ce qui émerge de tous les propos à l’unanimité c’est que ça été une expérience particulière, traumatisante, initiatrice : il y a un avant et un après ce film..ce n’est pas le cas pour tout, voir le 11 Septembre ou encore le dernier fléchissement boursier, ainsi que la dernière fois ou j’ai été privé de dessert.


Après, la thématique revient ici et là, le snuff intéresse en tant que sujet ( ‘ Videodrome’ de David Cronenberg ; ‘Tesis’ de Alejandro Amenabar ; 'The brave' de Johnny Depp,‘ 8mm’ de Joel Schumacher jusqu’à plus récemment ‘My little eye’ de Mark Evans ou ‘Untraceable’ de Jennifer Marsh…bref pour le meilleur et pour le pire allais-je ajouter ), ça existe ou ça n’existe pas, on ne sait pas vraiment ; le snuff c’est un peu le père fouettard du XXe siécle, et du XXIe aussi un peu forcément. Il y avait le serial-killer, mais on était encore du côté du dérangement , de la pathologie voire du compulsif ( ‘Maniac’ de William Lustig ; ‘ Henry, portrait of a serial killer’ de John Mc Naughton ) jusqu’au tueur de ‘Seven’ par David Fincher, ou il y a une démarche; le snuff c’est autre chose, c'est devenu un bussiness, organisé, prémédité dans les grandes largeurs .
Et si c’est un bussiness, c’est parce qu’il y a une demande. On a pourtant déjà les films d’horreurs, les westerns, les films policiers mais tous effectivement restent en dessous de la réalité, à part les films pornographiques. Jusqu’à tout récemment, le croisement entre les registres ( ‘ Une nuit en enfer’ road-movie puis film Z à partir de la deuxième moitié par Robert Rodriguez ou encore l’approche un peu cartoon de Sam Raimi du registre horrifique ) permet d’aborder la violence un peu plus frontalement, et aussi à un niveau plus symbolique, et ce même croisement est valable également pour la sexualité, ou les scènes se font plus de plus en plus explicites jusqu’à inclure véritablement la pornographie dans un récit ( ‘Les idiots’ de Lars Von Trier ).
En bande-dessinée et dans le comics américain, le réalisme a eu de belles heures également, peut-être pas ou l'on s'y attendrait : c'est préçisément en cela que Stan Lee, l'infame créateur puant du génialissime SpiderMan est un pionnier, le fameux adage -qui ne fait même plus rire maintenant- 'avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités' c'est lui, et il fallait bien ça comme alternative à l'insoutenable légereté de l'être caractéristique des personnages DC de l'époque. Avant d'arriver trop directement vers le réalisme ( peut-être etait-ce vraiment le terme pour ce média à l'époque après tout ), les personnage Marvel furent les seuls à posséder réellement une certaine dramaturgie, par l'emploi quasi -systématique de la tare ( la monstruosité de la Chose; la maladie cardiaque de Tony Stark / Iron Man, Peter Parker le brimé; la cécité de Matt Murdock; le docteur Bruce Banner, médecin et homme de science.. ), parfois aussi incroyable que cela puisse paraître ( : The Silver Surfer, car 'l' être humain méprise tout ce qui est différent', etc....)
Marvel n'a peut-être pas de best-seller à exhiber de son catalogue comme DC possède 'Watchmen' mais compte quelques récits assez légendaires, le mythique 'Born again' de Frank Miller sur Daredevil dans les années 80, ou le personnage touche véritablement le fond avant de renaître de ses cendres. Des thèmes tels que la dépression, l'aliénation sont évoqués mais offre egalement une description glaçante -pour l'époque toujours, et ce fût censuré en France - des méthodes de la maffia dans les pressions qu'elle opère aussi bien sur le héros que sur un personnage secondaire, journaliste; quand au point de départ de l'histoire, c'est parce que l'ancienne petite amie de Murdock est devenue toxico et qu'elle vend l' identité secrète de celui-ci pour une dose... glauquissime.


DC de son côté n'est pas en reste avec le travail de caractérisation en profondeur qu'opère Alan Moore, en plus du renouvellement du genre : les super-héros trop humains de 'Watchmen', le viol sous-entendu de la fille du Comissaire Gordon par le Joker, avant ( après ? avant-après ? ) de la rendre impotente dans ' The killing joke'. Dans le cas d'Alan Moore, il n'y a aucune complaisance ( je ne dis pas que c'est le cas des autres ) mais bien une forte assise critique : dans les deux ouvrages que j'ai pu citer, il y a dénonciation de l' observation passive de la violence là ou l'emploi du réalisme chez d'autres relève soit du phénomène de mode, soit d'une nécessité de crédibiliser les aventures de ces curieux personnages qui aiment à se déguiser en animaux ou en figures mythologiques dépassées. le comic-book ne véhiculent plus une petite morale à deux balles, qui fait sourire mais qu'on oublie après coup, le constat est lourd : par notre passivité à laisser les faibles ou les plus démunis se faire exploiter, nous sommes aussi criminels que les bourreaux, nous contribuons, nous cautionnons.
Cette exigence de réalisme aura permis d'élargir le débat critique, grâce à des gens comme Moore ( à propos de l'écologie et de la politique ) et Miller ( la violence urbaine ) de tirer la sonnette d'alarme sur des phénomènes de société graves, grâce à leurs prédecesseurs dans les années 70, issus de l'underground, qui ont rués dans les brancards avec la science-ficton et l'heroic-fantasy en butes avec la censure depuis les années 50. Cette augmentation du réalisme, loin de céder au spectacularisme, tend au contraire au monde le reflet de sa propre inhumanité, l'enemi réellement visé étant la censure, qui façonne l'esprit des masses en conditionnant leurs besoins.

Un autre exemple de réalisme dans les comic-books, des années 70 celui-là, le tandem Green Lantern/ Green Arrow, par Dennis O' Neil et Neal Adams,ou des thèmes adultes sont abordés pour la première fois avec des personnages mainstream.

Le postulat de Moore repris dans le film de Znack Snyder :
'filer des gnons ça me donne envie...' '-je sais chérie, moi aussi'
Un autre exemple véritablement incroyable : le deuxième Robin, Jason Todd, était peu apprécié des lecteurs. Ce sont eux qui ont décidés s'il devait vivre ou mourir grâce à deux numéros de téléphone proposés par l'éditeur. Bon, c'est pas la première fois vous me direz, nous avons tous entendu parler des aléas de l'audimat...pour dire que le personnage était vraiment peu apprécié :

Alors d'ou viens-tu le snuff ? Les écrits pornos ont toujours circulés sous le manteau, et avant ça les images interdites. Et puis progressivement c'est entré dans les moeurs..oserait-on lancer l'hypothèse que peut-être le marquis de Sade serait un précurseur ? Probablement, et avec son livre inachevé ' Les 120 jours...' ( dont Pasolini a tiré un film ultime ) très certainement: tous les écrivains transgressifs après lui n'iront pas aussi loin, et tous ont adoptés cette démarche avec l'optique de faire de la littérature autre chose qu'un art inerte; à part Céline qui a ,lui, parlé de la guerre comme personne n'en parlera après lui, les autres se réclament du crédo ' Du sang de la sueur et du sperme' afin de renouer avec un art vivant, ainsi de la démarche paroxystique d'Antonin Artaud. On pourrait citer également à William Burroughs, maître-à-penser de Jack Kerouac et figure véritablement emblématique de la beat-generation. Et écrivain définitivement moderne, anticipant longtemps à l'avance le 'A clockwork orange' d'Anthony Burgess.


Mais le snuff, appellons ça une perversion. Ce qui circule sur le Net le confirme, tout comme les mangas trash japonais, il y a une demande en ce qui concerne la domination, le viol, la torture et la mort. C'est le nec le plus ultra en termes de sensations, et il n'y a pas à chercher bien loin : la domination entraînant la possession, c'est le fantasme le plus immuable, le plus basique que celui d' objectiser l'autre, qui se retrouve le receptacle de tous nos fantasmes, nos frustrations, etc..Le snuff offre cette dimension exutoire par procuration. Le snuff est encore à ce jour considéré comme une légende urbaine, le père Fouettard du XXe et du XXIe siècle ( 'méfiez-vous ou vous mettez les pieds' ) il flirte cependant avec les pires extrêmes: infliger la mort en toute impunité est bien la marque de la dernière des décadences, et témoigne des valeurs d'une société qui a complètement assumée sa barbarie au point qu'elle n'y fait même plus attention. Pour le reste c'est un registre comme les autres, celui de la chair et du sang, un des derniers versants de la réalité, et donc de l' Art : on y tue autant qu'ailleurs.
( Ci-contre : ' Trois études pour une crucifixion' -Francis Bacon; ci-dessous : 'Salo ou les 120 jours...' : une transposition 'réaliste' du mythe du Minotaure )

